
LE SORT DE LA MACEDOINE EN JEU ( 323-276 AV JC )
L'empire d'Alexandre III procédait de sa seule volonté et tenait à sa seule personne. Aussi sa mort prématurée entraina-t-elle l'abandon de la structure et du caractère qu'il lui avait donnés. Les questions concernant la survie de l'Etat, notamment celle de la succession et la régence, furent, en effet, discutées et réglées par les instances macédoniennes traditionnelles.
L'empire à la fois personnel et multinational d'Alexandre III s'efface alors devant une entité politique déjà connue: l'ancien royaume des Macédoniens, agrandi des territoire conquis par Alexandre. Toutefois, l'Etat devient bientôt l'enjeu des luttes entre les prétendants à l'héritage, les uns aspirants à le recueillir tout entier, les autres cherchant seulement à se tailler une part de la dépouille.
Ce qu'il adviendrait de l'empire n'était pas sans conséquences pour la Macédoine. Si l'unité était sauvegardée, la Macédoine pourrait occuper dans cet ensemble une place soit centrale, soit périphérique. Si, au contraire, l'empire devait être démembrés, la Macédoine pourrait formée un grand Etat incorporant d'autres pays, ou rester seule, ou éclater elle-même et se partager entre deux Etats, voire plus.
La succession du conquérant divisa l'armée. Les généraux et les cavaliers optèrent pour l'enfant que Roxane, veuve du roi, allait mettre au monde, pourvu qu'il fût un garçon, et ils l'appelèrent d'avance Alexandre : les fantassins quand à eux , proclamèrent roi Arrhidée, un fils de Philippe II, demi-frère d'Alexandre III. Arrhidée était l'unique membre de la famille royale qui fût un adulte mâle, mais c'était aussi un débile, et ce choix paradoxale, comme l'acclamation du roi sous le nom de Philippe, semblent avoir été pour les fantassins, un moyen d'exprimer leur nostalgie à l'égard de Philippe II, dans l'esprit des protestations de la troupe et de certains notables contre les manquements d'Alexandre envers la tradition macédonienne: les fantassins étaient, en effet, recrutés dans la paysannerie, classe conservatrice par excellence.
Un compromis fut trouvé: Arrhidée-Philippe III et Alexandre IV, partageraient la royauté, et Roxane ayant donné naissance à un garçon, il n'y eut pas lieu de revenir sur cette décision. Quand au pouvoir effectif, qu'aucun des rois n'était apte à exercer, on ne voulut pas le confier à seul homme: Cratéros fût donc désigné "protecteur des rois", alors que Perdiccas était déjà "chilliarque". La répartition des taches n'était pas claire: peut-être celles de Cratéros auraient fait de lui un régent, Perdiccas gardant la haute main sur l'appareil d'Etat; mais Cratéros était absent de Babylone et ne revint pas.
On procéda par ailleurs à la nomination de gouverneurs à la tête des provinces. La Macédoine et la Thessalie, tout comme la surveillance des citées de la ligue hellénique, restèrent entre les mains d'Antipatros qui dut bientôt faire face à une coalition d'Etats grecs antimacédoniens dont Athènes, l'Etolie et la Phocide. La guerre Lamiaque (323-322) se poursuivit jusqu'à l'arrivée de Cratéros accompagné des vétérans qu'il était chargé de rapatrier. Vaincue, la Grèce du Sud perdit toute indépendance face à la Macédoine. Antipatros abolit la ligue hellénique et fit de ses membres des Etats assujetis à titre individuel.
Cratéros était absent de Babylone, centre de l'empire, Perdiccas se trouva, en fait, détenteur du pouvoir effectifs et Olympias lui offrit la main de sa fille Cléopatre, soeur d'Alexandre III et tante de l'enfant roi. Mais Antipatros, Lysimaque, Antigone et Ptolémée s'étant ligués contre lui, il échoua dans sa tentative de pénétrer en Egypte et tomba , victime d'une conspiration. Les alliés ayant alors résolu de confier à Antipatros la tutelle des rois (321), celui-ci, au lieu de s'installer à Babylone, rentra en Macédoine avec ses protégés. Ainsi, à l'inverse de ce qu'avait décidé Alexandre Le Grand , le gouvernement de l'Etat se déplaçait de Babylone à Pella, et Alexandre IV devait être élévé comme un roi macédonien et non comme le souverain absolu d'un empire multinational. La régence du vieil Antipatros ne dura que deux ans. Sa mort, en 319, déclencha des conflits de succession qui entrainèrent la mort des rois et le démembrement de l'Etat: la Macédoine devenait la partie centrale d'un royaume auquel se trouvaient attachés, la Thessalie et quelques territoires annexes.

Olympias, fille de Néoptolème, roi de Molossie et mère d'Alexandre III.
En effet, Polyperchon, choisit par Antipatros pour lui succéder comme "épimélète" des rois, se vit immédiatement contesté par Cassandre, fils d'Antipatros, ainsi que par Lysimaque, Antigone et Ptolémée. Depuis la Grèce, Cassandre attaqua Polyperchon, qui essuya des revers sur terre et sur mer, et se trouva isolé dans le Péloponèse. Eurydice, épouse d'Arrhidée-Philippe, fit alors proclamé Cassandre, régent (317).
Olympias, qui se trouvait encore en Epire, craignant qu'Eurydice et Cassandre n'éliminassent son petit fils, Alexandre IV, se hâta vers la Macédoine avec une troupe épiriote et quelques unitées macédoniennes; les soldats macédoniens d'Eurydice ayant refusé de se battre contre la mère d'Alexandre Le Grand, Philippe-Arrhidée et Eurydice furent capturés et exécutés. Puis Olympias fit mettre à mort un frère de Cassandre et une centaine de ses amis, mais Cassandre, revenu du Péloponèse, la déféra devant son armée après le siège de Pydna, qui lui infligea la peine capitale.
Alexandre IV restait seul roi (316). Cassandre ne tardera pas cependant à dévoiler ses intentions en épousant Thessaloniki, demi-soeur d'Alexandre Le Grand, et en isolant le petit roi et sa mère. Cassandre vit alors se dresser contre lui Antigone qui, après avoir conquis la plus grande partie asiatique de l'ancien empire d'Alexandre Le Grand, aspirait à en devenir le seul maitre. Antigone disposait de ressources militaires et financières à la hauteur de ses ambitions et, ses talents stratégiques et politiques n'étaient pas minces. Il obtint de son armée d'être proclamé tuteur d'Alexandre IV, qui signa la condamnation de Cassandre à la fois pour le meutre d'Olympias et la séquestration du petit roi. Mais Cassandre, Lysimaque et Ptolémée se coalisèrent pour contenir ses prétentions et, après des affrontements sur plusieurs fronts, il dut composer, en 311: une clause du traité confirmait Cassandre comme stratège d'Europe jusqu'à la majorité d'Alexandre IV. Il prit alors les devants en faisant assassiner le roi et sa mère (310-309).
Avec la disparition du roi, les prétendants à la succession d'Alexandre Le Grand purent donner libre cours à leurs ambitions. Antigone fût premier à se faire proclamer roi par son armée, en même temps que son fils Démétrios Poliorcète (306). Cassandre, Lysimaque,Séleucos et Ptolémée suivirent son exemple,, non tant pour revendiquer l'ensemble de l'héritage, à l'instar d'Antigone, que pour brider ses appétits et légaliser leurs propres parts. Si bien que Cassandre fit de la Macédoine un royaume qui succéda à celui de la dynastie des Téménides/Argéades, par dessus l'entracte d'Alexandre Le Grand. La Thessalie restait un royaume distinct, des parties de l'Ilyrie et de la Péonie formaient des possessions extérieurs.
Antigone, qui n'avait pas abandonné ses ambitions en Grèce où son fils Démétrios avait même reconstitué la Ligue Hellénique, se heurta une fois encore, à la coalition de ses adversaires; ses forces furent écrasés à Ipsos, où lui-même trouva la mort (301). Réaliste, Cassandre s'abstint de participer au partage de l'énorme royaume d'Antigone.
Après la mort de Cassandre, en 297, les déchirements dynastiques ouvrirent une grave crise de pouvoir. Pyrrhos d'Epire en profita pour s'emparer de deux provinces macédoniennes, la Tymphée et la Paravée, et Démétrios Poliorcète, pour ajouter la Macédoine à ses possessions sur les cotes de la Méditerranée orientale et en Grèce méridionale (294). Ce roi révait à de plus grandes conquêtes; il batit une nouvelle capitale dans le golfe de Pagassi, Démétrias, montrant ainsi qu'il était loin de considérer la Macédoine comme le coeur des Etats. Hautain , extravagant, il avait une conception de la royauté qui parait moins macédonienne qu'orientale, si bien qu'il passait aux yeux des macédoniens pour un étranger.
Démétrios s'appliqua à renforcer son emprise dans la Grèce du Sud, à contenir Pyrrhos et surtout à réaliser les aspirations impériales d'Antigone, son père. Lui qui avait soulevé les Grecs du Sud contre Cassandre en s'appuyant sur des régimes démocratiques, il appliquera désormais la seule politique propice aux intérêt d'un souverain régnant en Macédoine et en Thessalie : prendre parti pour les oligarques contre les démocrates. Alliés d'abord aux Etoliens pour contenir Cassandre, il allait dorénavant les tenir en échec car, maitres de Delphes, ceux-ci gênaient les communications entre ses Etats du Nord et ceux du Sud. Pour mener à bien cette politique ambitieuse, il mit sur pied des forces terrestres et navales très importantes: 98000 fantassins, 12000 cavaliers, 500 navires de guerre. Son objectif était d'abord d'attaquer d'abord les Etats micrasiatiques de Lysimaque, mais il ne réussit qu' à dresser contre lui Lysimaque,Seulécos,Ptolémée et Pyrrhos (288), et sortit de la scène de l'histoire en tombant entre les mains de Seulécos.
Lysimaque et Pyrrhos se partagèrent alors la Macédoine, le second occupant également la Thessalie. Mais cette entente, soudée par une même menace, ne devait pas durer. Lysimaque chassa Pyrrhos et incorpora toute la Macédoine et la Thessalie dans son royaume multinational, qui détendait jusqu'au Danube et sur une grande partie de l'Asie Mineure (285), avant d'être défait à son tour et tué en défendant ses terres d'Asie que Seulécos avait envahi (281). Celui-ci était en passe d'occuper ses possessions européenne y compris la Macédoine, quand il fut assassiner par Ptolémée Kéraùnos, fils ainé de Ptolémée I, dépossédé de ses droits. sans perdre un instant, se dernier se fit alors acclamer roi de Macédoine par l'armée de Lysimaque.
Il ne put jouir longtemps de cette royauté. La Macédoine fut envahi par une vague de gaulois (279) appelés par les Grecs "Galates", d'où le français Celtes, son armée fut anéantie et lui-même périt dans la bataille. Vainqueurs, les gaulois se mirent à piller la campagne dont la population se réfugiaient derrière les remparts des villes. Après une période de confusion et d'anarchie, la royauté fut offerte à un noble macédonien, Sosthène. Il refusa le titre, mais non de servir le pays, et combatit avec succès les envahisseurs en qualité de chef militaire suprême muni des pleins pouvoirs.
Mais une seconde vague de gaulois se jeta alors sur la Macédoine, qu'elle traversa en direction du Sud; repoussée de la Grèce centrale, c'est encore sur la Macédoine qu'elle se rabattit en se frayant un chemin vers la Thrace. Sosthène étant mort, deux prétendants se disputèrent le diadème royal et un tyran s'imposa à Cassandréia.
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LA CONSOLIDATION EXTERIEUR ET INTERIEUR DE 276 à 217 AV JC
Bien avant que la Macédoine ne devienne la proie, après la mort de Cassandre, de l'anarchie et des invasions celtiques (307-276), les royaumes issus de l'héritage d'Alexandre Le Grand s'étaient constitués en un système de puissances hellénistiques. La Macédoine finira par y trouver sa place grâce à un fils de Démétrios Poliorcète, Antigone Gonatas, qui réussit à liberer et à stabiliser le pays. Dès la mort de son père, Antigone Gonatas tenta de s'emparer de la Macédoine à partir de Grèce méridionale, mais il fut repoussé par Sosthène. Plus tard, il réussit à prendre pied en Thrace, à remporter une victoire contre les gaulois qui occupaient le pays, exterminant une de leurs bandes les plus fortes.
Le prestige qu'il en tira, lui ouvrit la Macédoine (276) dont le sort se trouva ainsi scellé pour plusieurs décennies: elle allait former la pièce centrale et dominante d'un royaume englobant quelques territoires annexes, notamment la plus grande partie de la Thessalie. Car, depuis que Philippe II s'était fait nommer "Archôn" de la Confédération Thessalienne, la situation était restée sensiblement la même formellement: la Confédération existait toujours et les rois de Macédoine exerçaient en son sein la magistrature suprême, qu'il ne faut pas confondre avec la royauté en Macédoine.
De plus, les Antigonides qui règneront successivement sur la Macédoine s'éfforceront d'occuper un certain nombre de bases militaires en Grèce mériodionale et de garder sous leur influence des citées dont les régimes leur étaient favorable. Ainsi, Gonatas et, après lui, Démétrios II et Antigone Dôsôn, loin d'être attirés par des aventures lointaines, sauront accorder leurs ambitions avec leurs moyens. Par ailleurs, la Macédoine cessera d'être convoitée par quelque roi tirant sa puissance de l'héritage d'Alexandre III. L'objet du litige des "Ptolémées" avec les "Antigonides" se situera dans l'aire stratégique constituée par le Sud de l'Egée et la Grèce méridionale.
Sous Gonatas, le pays se remet des maux dont il avait souffert pendant la période troublée (297-276). Avec ses successeurs, il connait un réel essor économique et démogarphique, et, grâce à ses ressources matérielles et humaines ainsi qu'à l'organisation de son armée, il maintient sa supériorité militaire face aux Etats de la Grèce méridionale. Bref le royaume de Macédoine retrouve l'importance du royaume de Philippe II avant son expansion en Thrace, mais sans un roi de cette envergure. Ses souverains font d'ailleurs preuve de qualités politiques en lui épargnant les crises de succession et les troubles intérieurs.
Démétrios Poliorcète