
Philippe II est le batisseur du grand royaume de Macédoine, celui dont l'oeuvre politique en Grèce, ouvrira la voie à la conquête de l'empire perse. L'étude de ce personnage ne nous est guère connu que par ses ennemis, et d'abord par Démosthène, dont les distribes ont propagé l'image du barbare, ivre de sang et de vin, qui ne devait ses succès qu'à la chance et à la faiblesse, la lacheté ou la trahison de ses adversaires. Chez Aristote, à qui il confia l'éducation de son fils et qui lui servit de conseiller pour le réglement des affaires grecques, aucune indication personnelle; seul un passage de la "Politique" parle de la royauté macédonienne comme d'un système à part, distinct tout à la fois des "basileiai"' (qui n'étaient guère que des magistratures parmi les autres) et de l'autocratie perse. Le roi eut bien des historiens, et parmi eux Théopompos de Chios, qui écrivit une longue série de "Makédonika"; mais il ne reste que quelques fragments, et il faut donc se contenter de ce qu'en dît " L'Histoire Universelle" de Diomède de Sicile, récit lacunaire, parfois erroné, rédigé pour des lecteurs vivant sous Auguste.

Portrait de Philippe II : pièce en ivoire haute de 320mm, qui ornait le lit de bois dans la tombe de Philippe, découverte à Vergina (Grèce).
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L'AVENEMENT ET LA REORGANISATION DE L'ARMEE
C'est à une catastrophe nationale que le jeune Philippe, agé de vingt-deux ans, dut devenir roi des macédoniens: dans l'été 360, son frère ainé, le roi Perdiccas III, fut tué et son armée massacrée par les illyriens.
La Macédoine fut menacée d'être engloutie par les maux, qui , après le règne brillant d'Alexandre Ier, au temps des guerres médiques, l'avaient maintenue dans un certain abaissement: les convoitises des rois barbares qui entouraient le pays, Illyriens au Nord Ouest, Péoniens au Nord et Thraces à l'Est, et la rivalité des divers prétendants, descendants de souverains antérieurs, dont les ambitions étaient soutenues par ces rois ou par les citées grecques de la côte, voire par Athènes. Philippe II commença par gagner du temps en achetant le retrait ou le désinteressement des uns et des autres, mais, des 359, il prit sa revanche sur le roi Bardylis en écrasant à son tour les illyriens. Un tel retournement n'est pas à attribuer au hasard, ni même au seules qualités tactiques du roi; sans doute faut il voir aussi les premiers fruits de la réorganisation militaire qui allait faire de l'armée macédonienne la meilleure du monde. Philippe reçut une armée dont la force principale était la cavalerie des "hétairoi",des compagnons, sorte de d'aristocratie guerrière et chasseresse constituée de riches propriétaires terriens associés de près à la vie du roi.
Durant le seul épisode de sa jeunesse que nous connaission, un séjour comme otage à Thèbes dont la phalange d'hoplite, lourds fantassins cuirassés, était à l'époque la meilleure de Grèce, Philippe avait pu constater la supériorité de ces bataillons. Chaque homme se protégeait avec son bouclier et celui de son voisin de droite, cependant que sa lance menaçait le cou ou l'oeil de l'adversaire. La victoire revenait à la phalange qui, avançant en ordre serré sur le champ de bataille, arrivait à rompre par sa pression le front ennemi; les vaincus, ayant perdus la protection de leur voisins, n'avaient plus qu'à chercher leur salut dans la fuite au cours de laquelle beaucoup étaient massacrés. Si les détails et la chronologie des réformes militaires de Philippe II nous restent inconnus, il est certain que sa grande oeuvre est le développement d'une infanterie nationale; ses hommes prendront le nom, qui les associait d'une certaine manière au prestige de l'aristocratie, de "pezhétairoi", les compagnons à pieds, qui formaient sa garde. ce fut l'arme favorite de Philippe, celle de à la tête de laquelle il chargea souvent, alors qu'Alexandre III combattra avec la cavalerie, et dont il partagea les dangers, ce qui lui valut quatre blessures graves, dont la perte d'un oeil pendant le siège de Méthone.

Casque macédonien appelé aussi "Phrygien", en bronze, IVème siècle AV. JC
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LE SORT DES COLONIES GRECQUES EN GRECE DU NORD
Un autre problème reçut une solution définitive, celui des colonies grecques qui, depuis le VIIIème siècle au moins, constituaient une ceinture le long de la cote macédonienne, organisant les échanges entre les peuples de l'intérieur et le monde grec. Elles occupaient la seule zone de la Macédoine où l'on puisse cultiver, avec la vigne et l'olivier; c'était là également que se trouvaient les mines d'argent et d'or les plus riches. Deux villes avaient pris une importance exceptionnelles: Amphipolis vérouillait la basse vallée du Strymon et, donc, l'accès au bassin de Serres et à la Thrace occidentale, et commandait aussi la route Est-Ouest par les lacs de Mygdonie et la Piérie du Pangée; quand à Olynthe, elle avait su regrouper autour d'elle les chacidiens en une puissante fédération qui couvrait une bonne partie de la riche Chacidique.
Au Vème siècle, ces villes étaient protégées de l'hostilité des macédoniens ou des thraces par Athènes, dont la flotte pouvait intervenir en force n'importe où, n'importe quand, et dont la diplomatie avait su rendre précieux l'appui athénien aux princes de l'intérieur. Mais la haine de deux citées contre Athènes à cause de ses excès impérialiste rendait leur situation beaucoup plus précaire, alors même que la maladresse de leurs interventions dans la politique macédonienne, et notamment le soutien apporté en 360 à divers prétendants, les exposait à la vindicte de Philippe. Celui-ci sut jouer des interêts contradictoires, donnant des gages aux Chalcidiens et rusant avec Athènes pour, en 357, s'emparer d'Amphipolis, où il s'était gagné des partisans; de même il annexa Olynthe en 349-348 grâce aux intelligences qu'il s'était ménagées dans la place.
Pointe de flèche portant le nom de Philippe, en bronze,trouvée à Olynthe (Grèce). Les armes ainsi marqués du nom du roi avaient été préparées, probablement, dans un atelier d'Etat.
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D'autres citées grecques furent intégrées au royaume, sans perdre leur identité. Ainsi, en 357 également, les Thasiens avaient cru pouvoir fonder une ville nouvelle près de leurs mines d'argent sur le continent, suscitant une réaction des Thraces. Philippe II profita de cette erreur pour refonder la ville sous le nom de Philippes, s'assurant ainsi de gros revenus miniers et une position très forte à l'endroit où le marais qui s'étend jusqu'au pied de la montagne vérouille le bassin de Drama; mais il laissa à la ville une large autonomie.
PHILIPPE EN GRECE
C'est donc une image très constrastée que les Grecs pouvaient se faire du roi au moment où létat de ses forces lui permit d'intervenir en Grèce: une volonté de domination servie par un instrument militaire bien rodé et parfaitement docile; une brutalité effrénée pour briser les obstacles à son ambition; l'absence de scrupules dans le choix des moyens; un sens politique qui l'amène à épargner l'adversaire vaincu si celui-ci peut servir à la consolidation du système; une profonde connaissance du pays lui permettant de saisir toutes les occasions et de profiter des faiblesses de la Grèce classique. Le principal avantage de Philippe II était le partage du pays en cantons et leur antagonisme, habilement attisé par les Perses, qui avaient su épuiser les différentes cités prétendant organiser l'espace grec à leur profit, Athènes, Sparte, et Thèbes. En outre, l'évolution des pratiques militaires depuis la guerre du Péloponnèse avait favorisé la formation de troupes de mercenaires permanentes, prêtes à se louer au plus offrant. L'anarchie en était arrivée à un tel point que n'importe tyran disposant de quelques moyens financiers pouvait prétendre à l'hégémonie.
Ainsi en Thessalie, seul l'assassinat contrecarra l'ambition des tyrans de Phères. Cette région, située immédiatement au Sud de la Macédoine, avait depuis longtemps d'étroits contacts avec le royaume et l'aristocratie thessalienne, passionnée de cheval et de chasse, menait une vie rurale qui ne devait pas être sensiblement différente de l'aristocratie macédonienne. Il est sigificatif que les autres Thessaliens aient préférés se placer sous l'autorité de Philippe plutôt que de subir le joug de tyrans locaux: ils l'élurent Archonte, c'est à dire, chef militaire suprême à vie, avec pour mission de régler la situation à Phères. La tache était malaisée et Philippe dut s'y prendre à deux fois, en 353 et 352, pour finalement écraser l'armée adverse, qui laissa sur le terrain 6000 hommes et 3000 prisonniers.
L'affaire thessalienne est étroitement liée à l'épisode peut-être le plus caractéristique de l'histoire grecque du IVème av JC: la guerre sacrée, ainsi appelé parce que, les Phocidiens ayant dépouillé de ses richesses le sanctuaire d'Apollon à Delphes, le reste de l'Amphictionie, association des peuples qui administraient le sanctuaire, vola au secours du dieu. En fait, ce paravent religieux cache mal le jeux des déchirements locaux et régionaux. La riche citée de Delphes, indépendante, excitait la jalousie du reste de la Phocide, mais elle était, elle-même divisée en clan dont certains avaient des appuis chez les Phocidiens. Par ailleurs, ceux-ci supportaient mal l'autorité que prétendaient exercer sur eux les Béotiens, leurs voisins orientaux les plus puissants. La mainmise sur Delphes permit à un chef phocidien, Onomarchos, de constituer en 356, une troupe capable d'attaquer les Béotiens, ce qui lui valut l'appui "honteux", puisqu'il était sacrilège, de leurs ennemis Athènes et Sparte, ainsi que du tyran de Phères. Ce dernier fit appel à Onomarchos et à ses Phocidiens, pendant que le reste de la Thessalie, coalisée contre lui, se tournait vers Philippe II . Le roi essuya un cuisant échec, mais il prit sa revanche en massacrant ses ennemis lors de la bataille de Crocos en 352. Le sort de Delphes ne suscitant qu'un médiocre intérêt en Grèce, Phalaikos, nouveau roi des Phocidiens parvint à guerroyer contre les thébains jusqu'en 346, quand le roi de Macédoine se convainquit, une fois victorieux des Thraces et prêt à signer la paix avec Athènes, que pour consolider ses positions en Grèce centrale, il lui fallait mettre fin à la crise. Les phocidiens coupables furent exilés et les survivants condamnées à une énorme amende et l'Amphictionie réorganisée donna à Philippe II et à ses Thessaliens une place prépondérante dans l'administration du sanctuaire.
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LA LUTTE FINALE AVEC ATHENES
Démosthène vit alors qu'il n'y avait pas d'autre solution pour Athènes que d'affronter le roi. La cité s'était partout heurtée à Philippe: en soutenant un malheureux prétendant, en intervenant autour d'Amphipolis et d'Olynthe, dans les guerres thraces et quand le roi avait fait campagne au Sud des Thermopyles. Et, partout, ses positions avaient été très entamées. Démosthène avait, certes, raison de dénoncer l'inconstance et l'insuffisance de l'engagement militaire, comme les fautes commises par les dirigeants, en liaison avec leur statut juridique. En effet la politique de la citée était déterminée moins par les magistrats élus annuellement que par un orateur jouissant de la confiance populaire et dont le conseil et les magistrats acceptaient l'autorité. Cet orateur et son principal adversaire s'affrontaient en joutes oratoires au cours de grands procès politiques: le tribunal de l'Héliée, jury populaire de plusieurs centaines de citoyens qui, grâce à un astucieux système de tirage au sort, représentaient parfaitement la citée, désignait alors le candidat désormais investi de l'autorité par la majorité des citoyens. Ce régime, peu à peu rodé, après sa victoire sur Eschine, l'autorité et la continuité nécessaires pour mener une politique résolue pendant plusieurs années, malgré les changements annuels de magistrature.
Athènes s'acharnait à poursuivre son rêve impérial du Vème siècle, quand sa flotte lui permettait de contrôler les cotes de l'Egée. Comme on l'a vu à Amphipolis et à Olynthe, ces ambitions suscitent des oppositions résolues dont profite Philippe: sa progression en Thessalie et en Grèce centrale est facilitée par la paralysie d'Athènes, qui fait à ce moment là face à la "guerre sociale", révolte de ses alliés maritimes.
La défaite d'Athènes, en 355, met fin à toute organisation structurée en Egée, favorisant l'activité des pirates que Philippe est accusé de soutenir. Contre une puissance continentale dont la force reposait sur une quasi-armée de métier, la flotte pouvait fournir un appui précieux: elle bloque une première fois le passage des Thermopyles, rend vains les sièges des villes cotières, Périnthe ou Byzance, et protège l'île de Thassos, restée jusqu'au bout l'alliée d'Athènes et hostile à Philippe. Mais les rameurs ne pouvaient se muer en hoplites pour pouvoir s'opposer à la phalange macédonienne: lors du combat final, la flotte resta inemployée. Il y a quelques pathétiques à voir la citée la plus brillante de la Grèce, la plus novatrice, prisonnière d'un vieux rêve, mettre l'essentiel de sa confiance dans un instrument militaire inadapté.
Au pouvoir à partir de 343, Démosthène met sa politique en oeuvre. Endiguant grâce à la flotte, les attaques de Philippe II en Thrace, il s'efforce par une action diplomatique inlassable, de mettre sur pied une grande force terrestre avec les Péléponnésiens (mais l'adhésion des Arcadiens et des Messéniens entraina le refus de Sparte) et avec l'autre adversaire traditionnel, Thèbes. Ce n'est qu'après la décision de Philippe, en 340, d'entrer en guerre et l'arrivée des forces macédoniennes en Phocide que Thèbes conssentit l'alliance.
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Le choc entre les deux armées eu lieu en Aout 338, à Chéronée, à la limite occidentale de la Béotie. Dans l'ensemble, Philippe II disposait de ressources en hommes et en argent supérieurs, mais rien n'était joué: l'armée macédonienne avait montré qu'elle n'était pas invincible et l'équilibre des forces parait avoir été sensiblement égal. En revanche, le commandement macédonien était incontestablement supérieur. Nous n'avons pas de récit précis de la bataille (ce qui souligne encore une fois combien notre information est lacunaire) mais on admet qu'une manoeuvre de Philippe, qui commandait l'infanterie, rompit le front adverse; le Bataillon Sacrée Thébain fut massacré par la cavalerie du fils de Philippe II, Alexandre. Les Athéniens n'avaient plus rien à opposer à Philippe. Celui-ci se montra généreux envers Athènes, dont le régime ne fut pas menacé (mais Démosthène y perdit néanmoins le pouvoir) moins envers les Thébains qui perdirent leur rôle prépondérant dans la confédération béotienne et durent accepter une garnison macédonienne. Philippe plaça également des troupes à Ambraçie, Chalcis et Corinthe dont le choix dénotait une parfaite connaissance de la géographie stratégique du pays.
Le lion de Chéronée: cette statue de marbre protégeait la tombe collective des guerriers Thébains tombés à la bataille de Chéronée
Cette cuirasse de fer plaquée d'or a été trouvée à Vergina (Grèce) dans la tombe de Phillipe II.